L'association Brut de Pinsé

Céline Ranger

Céline Ranger

Le mot de l'artiste

"Pars, cours ! ..."

Enfant, sans que rien de mon environnement familial le prédispose, j'ai ressenti une insatiable faim de dessiner, modeler, créer...

J'étais fascinée par l'atelier de mon père. Les dizaines et dizaines de petites boites soigneusement étiquetées, empilées, les vieux outils accrochés au mur, les grosses caisses en bois regorgeant de vieilles quincailleries ont quotidiennement -alimenté mon imaginaire. Telle pièce assemblée avec telle autre devenait une entité à; part entière... Même le carrelage au sol (à la composition sinueuse) me permettait d'y percevoir des personnages bien étranges.

Aujourd'hui je me souviens encore de ma première rencontre, foudroyante, amoureuse, avec l'homme qui marche " de Giacometti ; des oeuvres de Camille-Claudel; puis plus tard, d'être ressortie, exaltée, enivrée, du musée d'art brut de Lausanne..:

Tous ces champs du possible....

J'ai suivi pendant près de cinq ans des études d'Arts Appliqués à Paris, sûrement pour avoir un métier correct, convenable de "graphiste"... Une discipline de "création" certes, mais trop bridée, se sclérosant très vite, trop bien huilée...

Il fallait suivre les rails,et-aucune folies n'était autorisée...

Il y eut ce décalage latent, insidieux avec ce monde pesant, cannibale, productif, rentable...

D'abord des bruits étouffés, sourds puis déchirants... évidents.

Il fallait sauter le pas pour s'affranchir de ce carcan. Faire demi tour. Revenir à la source, à l'essentiel. Oser se regarder en face pour ne plus se perdre. Oser prendre les armes pour lutter pour cet espace de liberté que nous offre l'art.

Ce fut donc en hurlant que sont nés les " Pinpins". Je n'avais jamais assez de temps. Tous se bousculaient, tous voulaient, être libérer, exister...

"Des marches! ..."

Aujourd'hui, je fouille donc, récupère, amoncelle, répertorie inlassablement les trésors rejetés par la mer afin de créer des personnages baptisés "Pinpins".

La dénomination "Pinpin" attribuée à ses sculptures en bois est née de la bouche d'un de mes amis, qui désignait ainsi gentiment les enfants souffrant de déficiences mentales et physiques, auprès de qui il travaillait. Ce nom la résonnait en moi et je me l'appropriais aussitôt ; au delà du mot qui connotait déjà la présence du bois, matériau que j'utilisais, il était également un clin d'œil au concept originel d'art brut de Dubuffet.

Le choix du bois flotté se fit naturellement. La mer offre un matériau inépuisable, généreux, chaleureux et réserve lors de chaque fouille d'étonnantes et imprévisibles pièces... J'aime à comparer ces bois flottés aux objets trouvés en brocante, car ils portent déjà à eux seuls une histoire, une vie passée. Les interactions de la mer les modèlent, les subliment. Les aspérités, trous, craquelures, fissures trouvées sur les pièces sont identiques aux rides, cicatrices d'une peau humaine laissées par les épreuves du temps.

Le fer rouillé s'associe également aux compositions, offrant les mêmes propriétés que le bois flotté.

"Fuir tous les modes mécaniques et impersonnels"

(Jean DUBUFFET)

J'essaie de respecter au maximum la forme du bois en ne ponçant que très légèrement. Il peut m'arriver que le hasard d'une forme guide une création, mais le contraire prédomine je mets le bois au service de mon idée.

J'essaie de développer une démarche spontanée, entraînant un lâcher prise, loin de techniques périlleuses, complexes.

"L'efficacité de l'oeuvre d'art requiert le consentement de son usager... Point de vin qui vaille à qui refuse de s'énivrer."

(Jean DUBUFFET)

Je désire que ces sculptures soient non seulement "touchantes" mais qu 'elles puissent être "touchées"

En effet, elles peuvent nécessiter du spectateur des gestes simples pour certaines pièces (soulever un bras, tirer un rideau, tourner une roue...) et d'autres plus complexes, vont lui demander de s'impliquer plus (tirer une ficelle pour mettre de la musique, tourner une manivelle (cf pour la danseuse)... De "spectateur" il se doit d'endosser le rôle d"'acteur".

Au-delà de la simple invitation visuelle, la sculpture incite donc l'acteur à participer à son existence dans sa totalité ; Sa présence devient indispensable à sa parfaite cohérence. Il se doit de ré-agir.

Que deviennent ces sculptures? Presque des jouets? l'art n'a-t-il pas déjà en commun avec le jeu d'être désintéressé?

A une première famille colorée de "Pinpins" , plutôt enjouée se profile au loin une deuxième, plus épurée, discrète alliant le blanc, le bois naturel et le métal rouillé. Qui sont ces derniers? lis paraissent semblables à de grands sages... Regrettent-ils l'insouciance, la cocasserie, la naïveté des premiers?

"Ce qu'on attend de l'art est qu'il nous dépayse qu'il sorte les portes de leurs gonds"

(Jean DUBUFFET)

Les thèmes abordés par les "Pinpins" varient de souvenirs de l'enfance au cirque, au guignol, la fête foraine... ces univers dont on raffolait sont souvent rattachés à l'enfance, à des sources d'émerveillement, d'évasion, voire de magie. Ils deviennent des invitations à réveiller l'affectif qui sommeille en nous; ils soufflent à eux seuls un vent de liberté, d'évasion, de poésie dans une société sclérosée, frileuse ou l'imaginaire reste trop souvent bridé.

Mais Ils peuvent aussi s'encrer à des moments fugaces, cocasses de la vie quotidienne, tout en dualité

- élégance/vulgarité:

"La saucisse à mémère" (vieille dame endimanchée promenant son chien qui lui s'arrête pour faire ses besoins)

- jeunesse/vieillesse :

"La trempette d'Henriette« (bain de mer d'une vieille dame portant autour de la taille une bouée en forme de canard jaune..."

- tragique/comique:

"Loulou le lanceur fou et yvonne la poltronne" (lanceur de couteau bandé accompagné de sa partenaire effrayée)

"Un animal avec des pattes qui ont l'air de pieds de chaise, on rit! Il y a de par le monde beaucoup d'objets qui se ressemblent et s'évoquent... Si on veut faire oeuvre humaniste... Il faut faire souffler de vent d'unité et de continuité qui soufflent dans le monde de l'Homme."

(Jean DUBUFFET)